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Culture

John Berger : le marxiste qui a changé à jamais notre façon de voir l’art

John Berger : le marxiste qui a changé à jamais notre façon de voir l’art

John Berger ne se définissait pas seulement comme critique d’art. Il se voyait avant tout comme un « conteur ». La nouvelle biographie de Tom Overton retrace une vie marquée par le marxisme, la télévision et de nombreuses contradictions personnelles. Né en 1926 à Londres, Berger a influencé des générations grâce à la série « Ways of Seeing » diffusée par la BBC en 1972. Il a relié l’art aux rapports de pouvoir, à la propriété et aux conditions économiques. Son parcours inclut des engagements politiques, un prix Booker controversé et un soutien durable à la cause palestinienne. Cette biographie met en lumière à la fois ses apports intellectuels et les conséquences de ses choix personnels sur les femmes de sa vie.

La série « Ways of Seeing » qui a marqué l’histoire de l’art

En 1972, la BBC diffuse « Ways of Seeing », quatre épisodes présentés par John Berger. Diffusée le samedi soir après les résultats sportifs, l’émission touche un large public. Berger refuse d’aborder les œuvres comme des objets sacrés réservés aux spécialistes. Il met en avant l’argent, la propriété, le pouvoir et les classes sociales derrière les tableaux. Il remet en cause l’idée d’une histoire de l’art réduite à une succession de grands hommes. Son apparence, avec des cheveux gris longs et des chemises colorées, tranche avec l’image traditionnelle de l’universitaire. Il explique des concepts complexes avec des mots simples et invite le spectateur à regarder les tableaux comme pour la première fois. La série a été tournée dans des conditions modestes mais a conquis le public par sa clarté et son refus des hiérarchies académiques traditionnelles.

Un parcours marqué par le marxisme et des choix artistiques

John Berger naît à Londres en 1926 dans une famille juive de la petite bourgeoisie. À onze ans, il obtient une bourse pour un internat conservateur à Oxford qu’il quitte à seize ans. Il étudie l’art à Londres, tente de vivre comme peintre, puis travaille à la BBC World Service et au New Statesman. Ses écrits s’inspirent du marxisme et de penseurs comme Georg Lukács, Antonio Gramsci et Walter Benjamin. Il s’intéresse aux liens entre l’art et les forces économiques : qui crée, qui possède, qui fixe la valeur et qui donne du sens. Il critique l’expressionnisme abstrait et Jackson Pollock, qu’il juge incapable de sortir de la décadence culturelle de son époque. Cette position radicale coexiste avec des jugements parfois conservateurs sur certaines avant-gardes. Berger n’a jamais cherché à être systématiquement du côté du nouveau ; il évaluait chaque mouvement à l’aune de sa capacité à révéler ou à masquer les rapports de force sociaux.

Le Booker Prize et le don aux Black Panthers

La même année 1972, Berger reçoit le Booker Prize pour son roman « G. ». Lors de son discours, il dénonce le sponsor Booker McConnell pour son rôle dans l’exploitation coloniale aux Caraïbes. Il reverse la moitié des 5 000 livres au mouvement britannique des Black Panthers et conserve l’autre moitié pour ses travaux sur les travailleurs migrants en Europe. Après la cérémonie, il rejoint une brasserie du nord de Londres pour remettre l’argent et boire avec les militants. L’organisation soutenait alors la campagne de solidarité avec les Mangrove Nine, neuf activistes poursuivis après une manifestation à Londres. Ce geste a transformé une récompense littéraire en acte politique immédiat et a illustré sa volonté de lier reconnaissance personnelle et engagement collectif.

Un soutien ancien à la cause palestinienne

Dès 1967, Berger écrit à l’auteur Philip O’Connor qu’il ne se sent pas honteux d’être juif mais qu’il est profondément honteux d’Israël. Il se rend pour la première fois en Palestine en 2003. Cette visite donne naissance à l’essai « A Moment in Ramallah ». À Ramallah, il observe les photographies de victimes de la deuxième Intifada avec la même attention qu’un portrait de Picasso ou de Rembrandt. Il perçoit derrière ces visages l’asymétrie de pouvoir liée à l’occupation et les vies limitées par les camps de réfugiés et le travail précoce. Pour Berger, l’art n’était jamais un moyen de s’éloigner de la réalité mais un outil pour l’examiner avec plus d’insistance.

Les contradictions entre convictions politiques et vie personnelle

Berger s’est marié quatre fois, a eu trois enfants et de nombreuses relations extraconjugales. La biographie d’Overton examine les conséquences de ces choix sur ses partenaires. Le divorce avec sa seconde épouse, Rosemary Guest, est décrit dans son journal comme une « condamnation à mort » et les semaines suivantes comme « cauchemardesques ». D’autres femmes de sa vie expriment des souffrances similaires. Berger comprenait sa difficulté à sacrifier le désir immédiat pour la stabilité à long terme et imaginait un monde moins contraint par la monogamie stricte. La biographie ne cherche pas à résoudre cette tension mais enregistre ses effets sur autrui. Sa pensée a influencé des figures comme la théoricienne du cinéma Laura Mulvey, qui a relié son travail à sa propre théorie du « regard masculin ».

La fin de vie et les questions laissées ouvertes

John Berger meurt le 2 janvier 2017 à l’âge de 90 ans. Peu avant le changement de millénaire, il choisit les images de l’Enfer du « Triptyque du Millénaire » de Jérôme Bosch comme œuvre la plus représentative de son époque. Il y voyait une prophétie sur le paysage psychique créé par la mondialisation : un monde sans pauses ni trajectoires, sans passé ni futur, réduit au bruit d’un présent fragmenté. La biographie soulève deux questions : comment Berger aurait-il réagi face à l’intelligence artificielle, à la montée de l’extrême droite et aux événements à Gaza s’il avait atteint cent ans ? Et un marxiste déclaré pourrait-il aujourd’hui obtenir quatre épisodes sur la BBC pour contester l’histoire de l’art occidental ?

Foire aux questions

Qui était John Berger ?

John Berger était un écrivain, peintre, critique d’art et militant marxiste britannique né en 1926 et mort en 2017. Il est surtout connu pour la série télévisée « Ways of Seeing » diffusée par la BBC en 1972.

Quelle est l’idée principale de « Ways of Seeing » ?

La série relie les œuvres d’art aux rapports économiques, sociaux et politiques plutôt que de les présenter comme des objets isolés réservés aux experts.

Que s’est-il passé lors de la remise du Booker Prize en 1972 ?

Berger a critiqué le sponsor du prix pour son rôle colonial et a reversé la moitié de la somme aux Black Panthers britanniques.

Quelles étaient les positions de Berger sur la Palestine ?

Il a exprimé dès 1967 sa honte face à la politique israélienne et s’est rendu en Palestine en 2003, d’où est né l’essai « A Moment in Ramallah ».

La biographie aborde-t-elle sa vie privée ?

Oui. Elle examine ses quatre mariages, ses relations extraconjugales et les souffrances qu’elles ont causées à ses partenaires, sans chercher à les justifier.