Sous l'administration d'Ahmad al-Sharaa, les manuels scolaires en Syrie subissent une transformation profonde. Selon un rapport de l'organisation IMPACT-se publié le 19 octobre 2026, la narration historique du pays change radicalement. Les termes évoquant l'« occupation ottomane » cèdent la place à des formulations plus neutres comme la « souveraineté ottomane ». Parallèlement, la Grande Révolte arabe perd son statut de mouvement libérateur pour être présentée comme une simple insurrection. Cet article analyse ces changements terminologiques, les modifications cartographiques et le basculement idéologique majeur de l'enseignement syrien actuel.
Comment la narration de l'ère ottomane a-t-elle été modifiée ?
La terminologie utilisée pour décrire la présence de l'Empire ottoman en Syrie a subi un assouplissement significatif dans les nouveaux programmes éducatifs. L'analyse de 130 manuels scolaires couvrant les classes de la 1ère à la 12ème année révèle une volonté de réduire la connotation négative de cette période historique.
Dans les manuels d'histoire destinés aux élèves de deuxième année du collège, le terme autrefois utilisé pour désigner l'« occupation ottomane » est désormais substitué par l'expression « souveraineté ottomane ». Ce changement de vocabulaire vise à présenter la période non plus comme une imposition étrangère, mais comme une forme de gouvernance légitime ou du moins acceptée.
L'impact de la sémantique sur la perception historique
Ce glissement sémantique n'est pas qu'une simple nuance linguistique ; il modifie la perception de la légitimité de l'État ottoman sur le territoire syrien. En remplaçant la notion d'occupation par celle de souveraineté, les autorités éducatives orientent les élèves vers une vision moins conflictuelle de l'histoire impériale. Cela s'inscrit dans une tendance plus large de réévaluation des relations entre les populations arabes et la Turquie.
Qu'est-ce qui a changé concernant la Grande Révolte arabe ?
La présentation de la période 1916-1918, traditionnellement enseignée comme la « Grande Révolte arabe », a été profondément remaniée dans les manuels de terminale. Le récit historique ne met plus l'accent sur la lutte pour la libération des terres arabes face à l'oppression des Turcs Unionistes.
Selon le rapport d'IMPACT-se, la nouvelle édition (2025-2026) qualifie désormais ces événements de « mouvement insurrectionnel de Hussein bin Ali ». L'objectif décrit n'est plus la libération des peuples contre les injustices turques, mais simplement l'arrachement des terres arabes de l'État ottoman. Cette approche dépolitise l'événement et en retire la dimension héroïque et panarabe qui caractérisait l'enseignement sous l'ère précédente.
Les différences notables entre l'ancienne et la nouvelle version sont les suivantes :
- Ancienne version (2017-2018) : La révolte visait à libérer les terres arabes de l'occupation et de la domination des Turcs Unionistes.
- Nouvelle version (2025-2026) : Le mouvement de Hussein bin Ali visait à détacher les terres arabes de l'État ottoman.
Les cartes scolaires reflètent-elles de nouvelles réalités territoriales ?
Les modifications ne se limitent pas aux textes, mais s'étendent également à la cartographie officielle utilisée dans les écoles syriennes. Un point de friction majeur concerne la région d'Alexandrette, aujourd'hui intégrée à la Turquie sous le nom de Hatay depuis 1939.
Historiquement, l'Alexandrette était un élément central du nationalisme syrien, et les manuels précédents soulignaient les revendications territoriales de la Syrie sur cette zone. Cependant, les nouveaux manuels ont considérablement restreint ces références. Certains documents cartographiques ont même été modifiés pour intégrer officiellement le Hatay au territoire turc, marquant une rupture nette avec la doctrine éducative des décennies passées.
Pourquoi assiste-t-on à un basculement de l'identité nationale ?
Le changement de contenu reflète une transition idéologique majeure : le passage d'un nationalisme panarabe à une identité centrée sur l'Islam. Sous l'administration d'Ahmad al-Sharaa, le cadre éducatif qui reposait sur les principes du parti Baas est progressivement remplacé par une narration mettant l'accent sur la communauté musulmane.
Cette transformation se manifeste par des changements de valeurs fondamentales dans les textes. Par exemple, la notion de « service à la patrie », pilier de l'identité laïque et nationale syrienne, est de plus en plus remplacée par des concepts de « service à la foi » et de dévouement à la communauté islamique (Ummah). Ce processus suggère une volonté de reconstruire l'identité syrienne sur des bases religieuses plutôt que sur des bases strictement nationales ou laïques.
La fin de l'expérience de la modernité syrienne ?
Pour de nombreux observateurs et intellectuels syriens, ces réformes marquent la fin d'un siècle d'efforts pour construire une identité syrienne moderne et inclusive. L'école, autrefois espace de brassage confessionnel, semble désormais suivre une trajectoire de segmentation et de religiosité accrue. L'érosion des valeurs laïques et l'accent mis sur l'identité sunnite pourraient fragiliser la cohésion sociale entre les différentes composantes de la population syrienne.
FAQ: Questions fréquentes sur l'éducation en Syrie
Quels sont les principaux changements dans les manuels syriens ?
Les changements incluent la substitution du terme « occupation ottomane » par « souveraineté ottomane », la requalification de la Grande Révolte arabe en simple mouvement insurrectionnel, et la modification des cartes pour inclure le Hatay en Turquie. Ces révisions visent à adoucir la perception de la Turquie et de l'Empire ottoman.
Qui est responsable de ces réformes éducatives ?
Ces réformes sont mises en œuvre sous l'administration du président Ahmad al-Sharaa. Le ministère de l'Éducation supervise l'application de ces nouveaux programmes qui marquent une rupture avec les méthodes d'enseignement utilisées durant la période de Bashar al-Assad.
Quel est l'impact de ces changements sur l'identité nationale ?
L'impact est un basculement du nationalisme panarabe vers une identité islamique. L'accent est désormais mis sur la foi et la communauté musulmane plutôt que sur le service à l'État laïque, ce qui modifie la manière dont les nouvelles générations perçoivent leur appartenance à la nation.
Que dit le rapport IMPACT-se sur ce sujet ?
Le rapport IMPACT-se, publié en octobre 2026, a analysé 130 manuels scolaires. Il conclut que la Syrie traverse une transformation idéologique profonde, caractérisée par une présentation plus positive de la Turquie et une glorification des valeurs religieuses au détriment des valeurs nationalistes laïques.
La question de l'Alexandrette est-elle toujours présente ?
Non, la question territoriale de l'Alexandrette est largement occultée dans les nouveaux manuels. Contrairement aux versions précédentes qui soutenaient les revendications syriennes, les nouvelles cartes intègrent la région au territoire turc, reflétant un changement de position géopolitique dans l'enseignement.
Key takeaways
- La « souveraineté ottomane » remplace désormais le terme d'« occupation » dans les manuels de collège.
- La Grande Révolte arabe est désormais décrite comme un simple « mouvement insurrectionnel » de Hussein bin Ali.
- Les cartes scolaires intègrent désormais officiellement le Hatay (Alexandrette) comme territoire turc.
- L'idéologie éducative passe du nationalisme panarabe à une identité centrée sur l'Islam.
Conclusion
La refonte des manuels scolaires en Syrie sous l'administration d'Ahmad al-Sharaa représente bien plus qu'une simple mise à jour pédagogique. Il s'agit d'un outil de reconfiguration idéologique visant à redéfinir les racines historiques du pays et ses relations avec ses voisins, notamment la Turquie. En substituant la souveraineté à l'occupation et le mouvement religieux au nationalisme, les autorités dessinent un nouvel horizon sociétal. Ce virage pose la question de la pérennité d'une identité syrienne unifiée et multiconfessionnelle face à une montée en puissance de la narration religieuse dans l'espace public et éducatif.
