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Histoire

Le sentiment populaire grec face à la crise chypriote d'août 1974 : une analyse d'Angelos Terzakis

Le sentiment populaire grec face à la crise chypriote d'août 1974 : une analyse d'Angelos Terzakis

Le contexte dramatique d'août 1974

En août 1974, la Grèce se trouvait plongée dans une période de turbulences nationales sans précédent. L'invasion turque de Chypre, connue sous le nom d'opération Attila II, avait provoqué une onde de choc à travers le pays. Dans ce climat d'incertitude et de tension, les préoccupations quotidiennes et les inclinations personnelles semblaient s'effacer devant l'urgence des affaires nationales. C'est dans ce contexte qu'Angelos Terzakis, un éminent prosateur, dramaturge et essayiste grec, a entrepris de documenter le sentiment populaire, cherchant à comprendre les réactions et les perceptions de ses concitoyens face à cette crise majeure.

Son approche, comme il l'a lui-même exprimé, n'était pas de présenter ses propres réflexions théoriques, mais plutôt de se faire l'interprète des voix du peuple, notamment celles des classes populaires qu'il considérait comme le « noyau de la nation ». Cette démarche visait à offrir un témoignage utile à la direction politique du pays, alors en charge de destins complexes. Terzakis estimait qu'une telle observation directe serait bien plus pertinente que les opinions isolées d'un individu, même s'il se considérait comme un observateur consciencieux et profondément affecté par les événements.

Une enquête au cœur du peuple

Pour mener à bien cette « petite enquête », Terzakis a capitalisé sur l'absence de véhicule personnel, ce qui l'a amené à interagir directement avec une multitude de personnes. Des chauffeurs de taxi, avec lesquels il engageait systématiquement la conversation, aux rencontres fortuites avec des connaissances et des amis, il a accumulé un ensemble d'observations qu'il a ensuite tenté de systématiser. Le premier constat, et le plus encourageant selon lui, concernait la maturité des classes populaires.

Terzakis s'est dit frappé par la maturité politique, ou plutôt par une maturité qu'il jugeait plus profonde et essentielle, dont faisaient preuve ces citoyens anonymes. Leur retenue, leur sagesse et leur capacité à maîtriser leurs émotions et leurs impulsions pour prioriser la question chypriote, la complication externe du pays, étaient remarquables. Cette autodiscipline, cette conscience collective de devoir soutenir le gouvernement dans l'adversité, était d'autant plus admirable qu'elle émanait d'un peuple naturellement passionné, méditerranéen, et qui avait enduré de nombreuses souffrances et humiliations au cours des années précédentes. Cette attitude, à elle seule, augurait d'un avenir meilleur, du moins à la base de la société.

Parallèlement à cette maturité, Terzakis a observé un sentiment général d'euphorie et de confiance, né de la conviction que le pays alignait sur la scène politique ses meilleurs éléments. Il soulignait l'importance inestimable de la concorde et de son écho profond dans l'âme nationale. Ce n'était plus seulement une question de confiance, mais une forme de fierté collective. Si la diversité d'opinions et la compétition politique étaient des caractéristiques fondamentales de la démocratie, assurant le renouvellement des élites et le bon fonctionnement du système parlementaire, Terzakis mettait en garde contre une fragmentation excessive qui risquait de dissoudre toute cohésion et de ne rien construire.

Critique de l'opportunisme politique et de la manipulation

Le citoyen lucide, notait Terzakis, s'interrogeait sur la nature de l'ambition qui poussait certains à se proclamer leaders sans réelle base populaire, à rester des entités isolées ou des petits groupes, contribuant davantage à la confusion générale qu'à une activité constructive. Il ne s'agissait pas de prôner une polarisation simpliste, mais d'expliquer que le sentiment populaire recherchait, pour s'inspirer, des principes, du désintéressement, de l'authenticité, des compétences, et non de la vanité.

Il était frappant de constater que, surtout au début de la crise mais encore à ce moment-là, de nombreuses personnes s'exprimaient avec hésitation, à voix basse, en regardant autour d'elles avec anxiétude. Elles n'étaient pas encore libérées de la peur instillée par les sept années de la dictature militaire, une période qui avait minutieusement cultivé la crainte. « Qui sait ce qui se passe ! » semblaient-elles penser intérieurement. Terzakis déplorait la facilité avec laquelle l'homme pouvait être réduit à l'état de serf, mais il refusait d'en blâmer le peuple. Il serait malhonnête, disait-il, d'exiger de chaque travailleur, de chaque homme éprouvé par la vie, de devenir instantanément un héros ou une victime, de se sacrifier pour qu'un autre, plus chanceux, ambitieux ou opportuniste, puisse récolter les lauriers arrosés du sang des humbles. Ces situations s'étaient déjà produites par le passé, justifiant ces observations.

Les grands discours et les exhortations à la bravoure, surtout lorsqu'ils imposaient le devoir, voire le sacrifice d'une vie ou d'une famille, étaient aisés. Cependant, la responsabilité des faiblesses ou de la défection de la collectivité incombait entièrement à ceux qui l'avaient contrainte à cette situation, qui l'avaient terrorisée et humiliée dans le but d'en faire une clientèle docile. Et ensuite, ces mêmes individus se proclamaient leaders nationaux. Mais le leadership, insistait Terzakis, signifiait avant tout l'exemple, la conscience du devoir humain, la dignité, la passion d'élever le citoyen, de lui enseigner ses droits, de le sortir de l'état de « masse sociale ». Le mot « masse », selon lui, avait causé un grand tort, persuadant même les membres d'un peuple qu'ils n'étaient que des particules d'une matière informe. C'est là, soulignait-il, que l'on distinguait le leader honnête de l'indigne, du vaniteux ou de l'autoritaire, ce dernier n'étant rien d'autre qu'un névrosé ou un méprisant audacieux envers l'humanité.

Les zones d'ombre et les interrogations populaires

Au-delà du sentiment d'euphorie et du soulagement général, un observateur attentif pouvait discerner des zones d'ombre. Il ne s'agissait pas tant de l'inquiétude concernant les complications extérieures, mais plutôt des coulisses inconnues de ces événements. Chacun acceptait qu'il n'était pas opportun de les révéler publiquement à ce moment-là, mais le fait même qu'elles ne soient pas dites attisait l'imagination, donnait lieu à d'innombrables hypothèses et à une suspicion générale, ciblant principalement les puissances étrangères. Tous avaient l'impression, voire la conviction, qu'un « sale jeu » avait été joué, et continuait de l'être, au détriment de la Grèce.

Il y avait une distinction claire entre le fait que des puissances étrangères poursuivent leurs propres intérêts et le fait qu'elles sous-estiment l'intelligence du peuple grec. Ce dernier point était particulièrement exaspérant, car il était perçu comme une insulte. D'innombrables questions tourmentaient le cœur des Grecs à cette époque : « Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi préfèrent-ils, choyent-ils, favorisent-ils de toutes les manières l'adversaire qui n'a pas participé à la Grande Guerre ? Pourquoi soutenir l'usurpateur ? » Était-ce que l'issue finale avait déjà été prédéterminée, planifiée, voire mise en scène, dans des services étrangers, des bureaux étrangers, pour être imposée par une contrainte inavouée ? Le peuple grec devait-il expier les péchés d'un régime qu'il n'avait pas choisi, mais qui lui avait été imposé, pour qu'on lui demande aujourd'hui de payer le prix ?

Terzakis concluait en soulignant que ces quelques observations suffisaient à étayer son affirmation initiale : la maturité exceptionnelle du peuple grec. Il était ironique de penser que certains avaient un jour déclaré ce même peuple si peu éduqué, si idéologiquement handicapé, qu'il nécessitait un internement illimité dans un établissement correctionnel. Mais la maturité de ceux qui avaient proféré de telles allégations, qui l'avait jugée ? Leurs parrains ? « Il semble que Pilate se lave encore les mains… », observait Terzakis avec amertume.

L'opération Attila II et ses conséquences

L'éditorial d'Angelos Terzakis, intitulé « Dans le langage des gens simples », fut publié dans le journal « To Vima » le mercredi 14 août 1974. Aux premières heures de cette même journée, à 3h30 du matin, les négociations menées à Genève, en Suisse, visant à trouver des solutions diplomatiques et à restaurer la paix à Chypre après la fin des hostilités d'« Attila I », avaient échoué. Environ une heure après cet échec, à 4h35 du matin, les forces de l'armée turque lancèrent de violentes attaques sur tout le front établi après l'invasion turque de juillet.

Cette opération militaire turque, connue sous le nom d'« Attila II », devait se terminer dans l'après-midi du 16 août 1974, après un accord de cessez-le-feu entre les parties belligérantes. Conformément à la planification opérationnelle turque, des chars et de puissantes forces d'infanterie se dirigèrent vers Famagouste d'une part, et vers l'enclave turco-chypriote de Lefka et la ville de Morphou d'autre part. De violents combats eurent lieu tout au long de la journée, notamment au nord de Nicosie et dans la région de son aéroport. Les forces gréco-chypriotes durent faire face aux attaques turques sans soutien de la Grèce.

Le 15 août, les forces turques prirent Famagouste sans combattre et coupèrent toute la péninsule de Karpas. Les hommes de la Garde nationale, sous les tirs constants de l'aviation turque et sous la pression de forces turques beaucoup plus puissantes, furent contraints de se retirer sous la Ligne Verte de Nicosie et au sud des routes Nicosie-Famagouste et Nicosie-Morphou. Ainsi, dans l'après-midi du 16 août, lorsque le cessez-le-feu fut de nouveau convenu, les forces turques avaient réussi à occuper toute la zone mentionnée dans le plan proposé à Genève par Denktash, ainsi que la région de Famagouste (une superficie totale correspondant à environ 36 % du territoire de la République de Chypre).

Une vague de 200 000 Chypriotes grecs se déplaça des zones occupées vers les parties libres du sud de Chypre, tandis que 51 000 Chypriotes turcs firent le chemin inverse. En conclusion, « Attila II » marqua la partition de facto de Chypre, une situation qui, malheureusement pour l'hellénisme, n'a pas changé de 1974 à aujourd'hui.